ANTOINE COMPAGNON, PRÉSIDENT D’HONNEUR
Temps de lecture : 2 minutesTransmission J’ai fait mon service militaire dans les Transmissions. À l’époque, on tendait des fils téléphoniques entre l’état-major et les artilleurs. Aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle qui commande les tirs de drones. Et par transmission on entend autre chose. Quoi exactement ? On hésite à dire héritage et tradition, alors on dit transmission, mais on pense à conserver un petit bagage culturel d’une génération à l’autre, à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, à faire lire des livres à la génération Alpha. La vitesse de lecture des jeunes a chuté, paraît-il ; ils lisent moins de mots par minute que les boomers. La lecture leur demande donc un effort et ils y prennent moins de plaisir. Or la lecture a tenu le monde ensemble depuis des siècles. « Notre tâche, disait Albert Camus, consiste à empêcher que le monde se défasse. » Lire, c’est transmettre, mais écrire, c’est aussi trahir. Une trahison peut être une preuve d’amour. Nous réunir à Nice sous le signe de la transmission, c’est honorer à la fois la tradition et la trahison, reconnaître notre dette mais aussi nous sentir libres, bref, défendre la lecture, la faire aimer, pour que les générations futures transmettent la littérature, y compris en nous trahissant.
Antoine Compagnon, de l’Académie française
Membre de l’Académie française, professeur émérite au Collège de France titulaire de la chaire de « Littérature française moderne et contemporaine : histoire, critique, théorie » (2005-2021) ; il enseigne aussi à l’université Columbia de New York depuis 1985. Ancien élève de l’École polytechnique (1970), ingénieur des Ponts et chaussées (1975), il est docteur d’État ès lettres (1985). Antoine Compagnon est l’auteur de nombreux ouvrages de la collection « Un été avec ». Il a récemment publié La Littérature ça paye ! (Équateurs), 1966, année mirifique (Gallimard – Prix de l’Essai des Écrivains du Sud 2026) et Un hiver avec Matisse (Équateurs/France Inter).
Photo © J. Faure

